Source : L'Express
En cette année 2011, la sécheresse qui s’est installée depuis le mois de mars menace les
récoltes. Une fatalité? Pas si sûr.
L'irrigation des cultures devient une priorité
Toute une journée pour résoudre son problème d'eau! Par les temps qui courent, l'irrigation des cultures est une priorité. En
Auvergne, à la fin du mois d'avril, le déficit d'eau atteignait près de 80 %!
Cependant, du côté de la Limagne noire - une bande de terre qui s'étend au nord de Clermont-Ferrand et à l'est de Riom -, une
cinquantaine d'agriculteurs, dont Thierry Arnaud, dorment mieux que les autres. Non pas en raison de la fertilité exceptionnelle du terreau dont jouissent leurs propriétés, mais parce qu'ils
disposent d'un système d'irrigation unique en France: l'utilisation des eaux usées des habitants pour arroser leurs champs. Une organisation qui les met à l'abri des mesures de restriction qui
menacent aujourd'hui tous les agriculteurs français.
Tout commence dans les années 1980, après la terrible sécheresse de 1976, qui a traumatisé bon nombre de paysans. Christian Liabeuf,
jeune agriculteur installé depuis dix ans à Saint-Beauzire, en fait partie. Avec son ami et collègue André Berthonnèche, président de la sucrerie Bourdon implantée en périphérie de Clermont, il
découvre, lors d'un voyage en Californie, les pratiques de la ville de San Francisco, qui utilise les eaux usées de sa station d'épuration pour arroser les espaces verts. De retour au pays, les
deux agriculteurs décident de réaliser une étude de faisabilité. Leur projet : utiliser l'eau de la station d'épuration de Clermont-Ferrand pour irriguer leurs champs. Un pari un peu fou que
d'aucuns jugent "irréaliste".
L'eau est retraitée dans les bassins d'une sucrerie
Cette idée de recyclage astucieuse, inédite dans l'Hexagone, permettrait, notamment, rêvent les deux complices, de soulager certains
producteurs trop éloignés de la rivière de l'Artière, où ils pourraient s'approvisionner. Elle leur garantirait, aussi et surtout, quels que soient les caprices de la météo, un rendement et une
qualité de production homogènes.
Opiniâtre, Christian Liabeuf va batailler pendant dix ans pour parvenir à ses fins. "Il n'existait pas, en France, de référence en
matière de réutilisation d'eaux usées. Il a fallu convaincre l'administration sanitaire de la sécurité du dispositif pour les habitants. Une étude épidémiologique a été menée pendant trois ans!"
raconte le sexagénaire, une pointe de fierté dans la voix. Malgré les nombreux obstacles mis en travers de leur chemin, les initiateurs du projet parviennent à réunir les fonds (près de 5
millions d'euros, dont des aides européennes) et finissent par réaliser leur rêve.
A l'été 1997, les becs des pivots d'irrigation installés au coeur des champs auvergnats crachent, pour la première fois, l'eau issue
de la station d'épuration de Clermont. 60 kilomètres de conduites souterraines ont été construits afin d'irriguer quelque 700 hectares de terres appartenant à 51 agriculteurs, réunis au sein de
l'Association syndicale autorisée (ASA) de Limagne noire.
Depuis treize ans, au lieu d'être reversée dans les rivières alentour, une partie des eaux retraitées prend, entre avril et septembre,
le chemin de la sucrerie Bourdon.
Là, les huit bassins de l'usine, vidés des eaux de lavage des betteraves, permettent de stocker le précieux liquide jusqu'à son
pompage par les agriculteurs (voir le schéma). Dans ces lagunes disposées à l'air libre, l'eau purifiée naturellement par les rayons ultraviolets du soleil est débarrassée de toutes les bactéries
et... prête à l'emploi. Les exploitants n'ont plus qu'à la tirer selon leur besoin, généralement lors de la saison sèche, du mois de juin à la fin d'août. Cette année, dès le début du mois de
mai, de nombreux exploitants de l'ASA Limagne noire avaient commencé l'irrigation.
8000 euros par an
Remboursement de l'investissement initial, cotisation annuelle et facture d'eau, l'addition n'est pas indolore pour les paysans. Elle
peut aller jusqu'à 8000 euros par an. Mais, selon Christian Liabeuf, la cinquantaine d'adhérents au système est pleinement satisfaite de la garantie qui leur est offerte... a fortiori en cette
année 2011, où l'été s'annonce particulièrement aride. "En maïs semence, sans l'irrigation, cela aurait été catastrophique. Si la qualité n'est pas là, Limagrain peut refuser nos récoltes. A
raison de 4000 euros de chiffre d'affaires à l'hectare, ça peut faire mal", commente Christophe Cautier, président de l'ASA Limagne noire. Alors qu'il nous emmène dans ses champs de maïs, il
pointe la taille irrégulière des jeunes pousses, un "symptôme du manque d'eau", précise-t-il.
Lorsqu'il s'est installé avec son frère, en 1992, ce fils d'agriculteur a subi d'emblée une sécheresse mémorable. "On s'est pris un
carton phénoménal et des pertes que l'on a mis dix ans à éponger", raconte-t-il. Il se souvient qu'à l'époque il s'était équipé d'un groupe moteur Diesel et d'un tuyau de plus de 2 kilomètres
pour aller puiser l'eau du Bédat, un ruisseau voisin. "On se faisait piquer le gazole, il fallait passer toutes les trois heures pour surveiller le dispositif." Alors, Christophe Cautier s'est
également battu pour faire accepter aux autorités le recyclage de la station d'épuration.
Pour Dominique Cogner, l'un des cinq derniers exploitants domiciliés sur la commune de Clermont-Ferrand, l'adhésion à l'ASA constitue
une garantie nécessaire. "On n'a eu ni assez de pluie à l'automne ni assez de neige", raconte-t-il, tout en grattant la terre avec son ongle pour vérifier l'humidité des racines de ses
betteraves. "Même en irriguant comme il faut, ajoute-t-il, on perdra environ 30 % de notre rendement. Rien ne vaut une pluie fine de trois heures, mais, au moins, on peut amortir les
dégâts."